C’était mi-septembre. 1993.

 

Mamy était malade, très, et tous les jours avec mon permis tout neuf je véhiculais mon grand-père jusqu’à l’hôpital.

 

Il échangeait quelques mots brefs avec elle, s'agaçait des non-dits des docteurs, tournait en rond quelques minutes et s’en allait en ville, me laissant là tout l’après-midi. Comme une gêne pour lui de rester dans cette chambre d’hôpital. Mamy s’inquiétait de ce qui se passait à l’extérieur, s'inquiétait de la famille, posait plusieurs fois les mêmes questions. Puis elle somnolait.
Je faisais des mots fléchés.
Il repassait le soir, et nous rentrions tous les 2, faire face aux multiples coups de fil demandant des nouvelles, tous, obligations familiales, les petits à l’école, les grandes en vacances avec le petit copain tout neuf, ou en révision pour examen…
Je leur en voulais un peu de ne pas être là, elles, mes cousines. Moi je n’aurais pas voulu être ailleurs. Les vacances et les bêtises on les avait faites ensemble dans cette maison, et puis là il n’y avait plus personne. Que de la distance et le téléphone.L’ambiance était lourde mais j’étais contente d’être là, même si je n’avais pas emmené tous mes cours pour réviser les partiels à repasser, même si j’avais encore la tête dans 2 mois de colos fabuleux et riches en émotions, et un genou tout fraîchement en vrac.

Seule là, à table, en face d’un Papy triste, taciturne et dépassé, s’exprimant par monosyllabes. Là, dans cette 205 ronflante usée par les mauvais traitements infligés par un propriétaire sourd, lequel me houspillait parce que je prenais mes ronds-points beaucoup trop prudemment. Et Dieu qu’il y en a, des ronds-points pour aller jusqu’à Montpellier. Je me sentais maladroite et tellement impuissante, toute petite, mais je voyais Mamy tous les jours et je pouvais l’embrasser.

 

J’étais toute seule le soir devant la télé, parce que Papy préférait aller au lit (lire ? je crois plutôt qu’il ruminait, en tout cas il ne dormait pas), programmes nuls et pourtant Papy avait investi dans un décodeur, mais rien, envie de rien. Juste envie de passer plus de temps avec Mamy, semi-consciente. Ou d'espérer un miracle. Ce soir quand je l’avais bisée en lui souhaitant une bonne nuit, elle m’avait rappelé de ne surtout pas oublier de lui rapporter des esquimaux à la vanille, demain. Ma gourmande Mamy.
Je zappais, retardais le moment de retrouver, seule, la mezzanine, d'ordinaire emplie de fofolles, de chahuts et de rires, mais si silencieuse et étouffante en cette fin d'été.
Rien à la télé, pas vraiment sommeil, pas envie d'aller me coucher... J’en arrivais à regarder les résultats du foot, c’est dire l’ambiance et le néant. Soir après soir.  Il a de beaux yeux, ce journaliste sportif, n’empêche. Soir après soir.

 

Il  y a eu ce coup de fil vers 23h30, le temps qui s’arrête, Papy qui décroche dans la chambre, mon cœur qui s’arrête à son tour, chercher la touche mute de la zapette, le son qui s’arrête, essayer d’écouter la conversation dans la pièce à côté, Papy qui grogne, ce silence, chercher désespérément un indice qui orienterait sur une autre piste, non, ce n’est pas ça, non, (mais qu’est-ce que ça pourrait être d’autre ?), se concentrer sur les beaux yeux du journaliste muet.
Entendre le déclic, Papy a raccroché, approcher de la chambre tout doucement, le trouver debout en slip sur le pas de sa porte, perdu, fragile, l’embrasser. Laisser couler ce qui doit couler. Eteindre la télé et le journaliste aux beaux yeux.

 

Ensuite Papy est allé direct dans la bahut de la cuisine et a avalé une grosse rasade de whisky, au goulot. On s’est habillés. Ces put%*+$ de ronds-points de nuit, la vue brouillée, le garde à la barrière de l’hosto qui fait semblant de ne pas comprendre et m’oblige à répéter 3 fois le pourquoi de notre présence.
Mamy, droite et immobile dans la pénombre de cette chambre anonyme.
Mamy droite et belle allongée dans cette véranda le lendemain.
L’organisation de ce lendemain, ces ordres secs de Papy de faire la véranda à fond pour enlever toutes ces grosses araignées, de changer les draps de toutes les chambres, de… maquiller Mamy. Il la trouvait trop pâle, pas assez souriante.

Maquiller Mamy.
Ultime tête à tête entre elle et moi. Privilège. Difficile. Très. Mais privilège, incontestablement.
 
L’arrivée de tout le monde, l’inondation générale, une cousine qui regrette de n’avoir pas pu lui dire au-revoir, elle aurait pu venir, si seulement elle avait su (c'est pas faute d'avoir pris des nouvelles, pourtant). Une autre qui s’inquiète de moi (ça ira bien, merci.) Les souvenirs, les anecdotes avec Mamy, qui provoquent les sourires.

...

 

 

 

 

 

Les yeux de ce journaliste sportif. Je me fiche bien des résultats de foot, mais à chaque fois que je suis tombée par hasard sur cet homme dans mon petit écran, le salon sombre, le téléphone qui résonne dans la nuit, l’aller-retour à l’hôpital, tout était à nouveau là.
Et son regard clair comme un soutien. Comme un secret entre lui et moi.
Entre Mamy, lui et moi.

...

Thierry Gilardi vient de mourir brutalement, et depuis mardi soir, j’accuse le coup assez fort.
Je vais être à court de kleenex, ça coule, ça coule, ça coule.
C’est inattendu, comme nouvelle déjà, et comme réaction de ma part. Dépassée.
Mais ça me fait vraiment quelque chose. Par vagues dans la journée, ça monte pis ça déborde... un peu. J’ai lâchement accusé les pollens, à l’école aujourd’hui, pour couper court aux questions.
Et ça coule en tapant, je trouve les touches à tâton, je ne vois plus ce qui est écrit dessus. Je ne sais pas comment on peut contenir autant d’eau.


Je ne croiserai plus les beaux yeux du journaliste, Mamy, tu sais ?
C’est tellement injuste pour sa famille.